

Il est des essais qui commentent l’époque, et d’autres qui la percent à jour. Les deux livres d’Asma Mhalla appartiennent clairement à la seconde catégorie. Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats, paru en février 2024, puis Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, paru en septembre 2025, composent un diptyque d’une rare cohérence sur la mutation du pouvoir à l’ère numérique. Politologue, docteure en études politiques, chercheure associée au Laboratoire d’anthropologie politique de l’EHESS, Asma Mhalla travaille précisément sur les enjeux démocratiques, géopolitiques et technologiques liés à la Big Tech et à l’IA.
Ce qui frappe d’abord, chez elle, c’est l’acuité du diagnostic. Là où tant de discours sur la technologie oscillent entre fascination naïve et critique pavlovienne, Asma Mhalla tient une ligne autrement plus exigeante : elle traite la technologie non comme un simple ensemble d’outils, mais comme une structure de pouvoir. Son premier essai, Technopolitique, ne parle pas seulement d’innovations, de plateformes ou d’intelligence artificielle ; il montre comment la technologie reconfigure les rapports entre États, entreprises privées et citoyens, au point de produire une nouvelle grammaire de la domination. Dans un entretien publié par Sciences Po en 2025, elle explique d’ailleurs qu’elle y développe l’idée d’un « Léviathan à deux têtes », Big Tech et Big State, dont nous vivrions désormais « l’incarnation presque littérale ».
C’est précisément ce qui donne à Cyberpunk sa force particulière. Le second essai n’abandonne pas la thèse du premier : il la radicalise, il l’actualise, il la rend presque charnelle. Là où Technopolitique cartographiait un basculement, Cyberpunk en décrit l’atmosphère politique, morale et sensible. Le livre entend nommer une « nouvelle arène du pouvoir » et défendre ce qu’il nous reste de liberté. Dans sa chronique du Monde, Roger-Pol Droit résume très bien l’enjeu : Mhalla y analyse la mise en place d’un « totalitarisme cognitif », un régime biface, à la fois étatique et privé, qui combine politique et technologie et transforme peu à peu les citoyens en agents involontaires de leur propre asservissement.
C’est là, à mes yeux, que réside la richesse de sa compréhension de la dystopie dans laquelle nous vivons déjà. Chez Asma Mhalla, la dystopie n’est pas un décor futuriste, encore moins un fantasme littéraire. Elle est notre présent en train de se normaliser. Le mérite de Cyberpunk est de montrer que les imaginaires de la science-fiction ne servent plus seulement à anticiper le monde à venir : ils nous aident à reconnaître le monde dans lequel nous sommes entrés. Le Monde souligne que, dans cet essai, les dystopies cyberpunk décrivent désormais notre présent ; autrement dit, la fiction n’est plus devant nous, elle nous entoure.
Cette lucidité n’a rien d’abstrait. Elle s’ancre dans des mécanismes concrets : captation des flux, sidération permanente, confusion entre efficacité technique et légitimité politique, brouillage des frontières entre puissance publique et intérêts privés, colonisation des consciences par les écrans et les systèmes de médiation numérique. Ce que Mhalla perçoit avec une netteté peu commune, c’est que l’autoritarisme contemporain n’a pas forcément le visage brutal des totalitarismes du XXe siècle. Il peut prendre celui de l’optimisation, de la fluidité, de l’expérience utilisateur, de la commodité. Il peut se présenter sous les traits de l’innovation alors même qu’il désarme la pensée critique.
Il faut aussi souligner la singularité de son positionnement intellectuel. Asma Mhalla n’écrit ni en technophobe, ni en évangéliste de la modernité numérique. C’est ce qui rend sa parole précieuse. Elle ne dénonce pas la technologie depuis un dehors imaginaire ; elle analyse de l’intérieur les systèmes de puissance qu’elle configure. Son regard est d’autant plus solide qu’il articule plusieurs niveaux de lecture : géopolitique, doctrine des acteurs technologiques, formes contemporaines de conflictualité, imaginaire politique, effets démocratiques. Cette capacité à relier les infrastructures, les récits, les intérêts et les subjectivités est sans doute ce qui distingue ses essais de tant d’ouvrages plus descriptifs que réellement pensants.
Ce que ses deux essais nous disent, au fond, est simple et vertigineux : nous avons trop longtemps parlé du numérique comme d’un secteur, alors qu’il est devenu un régime. Un régime de pouvoir, de perception, d’organisation du monde. Technopolitique nous aide à comprendre l’architecture de ce régime ; Cyberpunk nous fait sentir ce qu’il produit déjà sur nos démocraties, nos imaginaires et nos vies psychiques. Ensemble, ces deux livres composent moins une critique de la technologie qu’une théorie politique du présent.
C’est pourquoi ils comptent. Non parce qu’ils flatteraient notre goût contemporain pour les catastrophes, mais parce qu’ils nous obligent à sortir de l’anesthésie. L’acuité d’Asma Mhalla tient à cela : elle voit tôt, elle relie juste, elle nomme précisément. Et la richesse de son œuvre naissante est de nous rappeler qu’une dystopie commence rarement par des bottes dans la rue ; elle commence souvent par des dispositifs que l’on adopte sans y penser, par des dépendances que l’on appelle confort, par des renoncements que l’on rebaptise progrès.